Acheter une terre agricole en Espagne, c’est le rêve de beaucoup. Mais quand cette terre se trouve à Tortosa, en Catalogne, et que vous vivez en Île-de-France, le rêve se transforme vite en un défi logistique de chaque instant.
Depuis octobre 2024, nous sommes les propriétaires de l’Alquería del Ahlem : 2,8 hectares, 198 oliviers et 80 caroubiers. Entre la France et l’Espagne, il y a 1 230 kilomètres, mais surtout une réalité que l’on n’apprend pas dans les guides immobiliers. Voici comment nous gérons notre exploitation à distance.
14 heures de route, un bébé et une voiture chargée : lé-lé-la !
Le trajet, c’est notre premier rituel. Entre le 77 et Tortosa, il faut compter 12 à 14 heures de route. Depuis l’arrivée de notre bébé, le voyage a changé : les pauses sont plus fréquentes, le rythme est plus lent, mais la voiture reste notre fidèle alliée.
Nous n’avons pris l’avion qu’une seule fois, pour la signature chez le notaire. Le reste du temps, nous chargeons la voiture et nous traversons la France.
Au début, nous pensions que la voiture suffirait. Mais avec 2,8 hectares à entretenir, on se rend vite compte que le coffre d’une voiture, aussi grand soit-il, a ses limites. Nous avons donc investi dans une remorque d’occasion. L’idée de départ était de la laisser là-bas, à Tortosa, pour nos travaux sur place. Mais finalement, elle est devenue un membre de la famille à part entière dans nos allers-retours.
Maintenant, elle fait les 1 230 km avec nous à chaque voyage. Elle nous permet de descendre du matériel depuis la France (ceux qu’on ne trouve pas facilement sur place ou qu’on possède déjà) et surtout de remonter notre récolte d’huile d’olive. Sans cette remorque, notre logistique serait beaucoup plus galère.
Mon conseil de survie : Si vous vous lancez dans un tel projet, prenez un pass télépéage pour la France. Ça paraît bête, mais sur un trajet aussi long, chaque minute gagnée et chaque stress en moins au péage comptent.
Le choc des arrivées : entre émerveillement et mauvaises surprises
Quand on ne vient que 4 ou 5 fois par an, chaque arrivée sur le terrain est une loterie. Dès que nous entrons sur la terre, nous faisons « le tour du propriétaire ». C’est un besoin viscéral de vérifier que la terre va bien, de respirer l’air de la Catalogne, et de voir si nos arbres ont tenu bon.
Mais la distance, c’est aussi accepter l’imprévisible. En octobre 2024, on a dû quitter précipitamment le terrain à cause des pluies nous empêchant de finir la récolte des caroubes. En revenant pour faire le DUN (papier agricole) en avril, nous avons découvert notre mur d’entrée complètement effondré. Certains de nos arbres avaient littéralement grillé par la foudre.


Entre voisins bienveillants et vols de récolte
À distance, vos yeux et vos oreilles, ce sont vos voisins. Nous avons la chance d’avoir un voisin incroyable qui nous alerte au moindre mouvement. Cet été, alors que ma sœur a passé 2 nuits sur le terrain, on a reçu un message : « Il y a quelqu’un chez vous ». Franchement ça nous a fait super plaisir et ça nous a carrément rassuré de savoir que notre voisin garde un oeil sur les passages.
En revanche, l’ancien propriétaire nous avait mis en garde : « Attention aux caroubes, des fois le voisin (un autre) les volent ». Sur le coup, on n’y croyait qu’à moitié. Mais cette année, nous n’avons malheureusement pas pu aller en Catalogne cet été (moment où la récolte des caroubes commence) et en arrivant pour la récolte des olives, on a constaté que tous les caroubiers ont été dépouillés, on a pu très vite comparer entre la récolte de l’année précédente et des caroubiers cette années.
L’efficacité record : tailler 198 oliviers en 3 jours
Le plus dur, c’est le manque de temps. Le plus long qu’on ait pu faire jusqu’à présent c’est 10 jours sur place. Une fois, nous n’avions que 3 jours pour tailler la totalité de nos 198 oliviers. C’est une course contre la montre physique et mentale.


Cette année pour la récolte on avait 10 jours pour faire la récolte de tous les oliviers. Malheureusement le temps ne nous a pas suffi à finir tous les arbres mais on reste assez fier de l’exploit.
Aussi, on apprend de nos erreurs de débutants :
- Le matériel : On a acheté des outils bon marché au début, et on l’a regretté amèrement. Aujourd’hui, on investit mieux, comme dans notre peigne à batterie pour la récolte. On n’a pas encore la technique des pros, mais on progresse !
- L’aide : On ramène des amis (merci à eux !) pour nous prêter main-forte. À deux, c’est impossible de tout gérer en si peu de temps.
L’investissement dans le confort pour tenir le choc
Une autre réalité de cette gestion à distance, c’est la gestion du logement. Sur notre terre, il y a une maisonnette, mais elle n’est pas encore habitable. Et quand on vient pour 10 jours de récolte intensive ou pour 3 jours de taillage marathon des oliviers, la question du sommeil devient cruciale.
On nous demande souvent : « Pourquoi ne faites-vous pas de camping sur place ? ». Certes, la météo catalane pourrait parfois le permettre et encore ça nous est arrivé d’avoir que de la pluie et du froid, mais on ne campe pas pour d’autres raisons. Quand vous passez 10 heures par jour à lever les bras pour récolter ou à porter du lourd, vous n’avez qu’une envie le soir : une vraie douche chaude, un repas cuisiné facilement et un bon matelas.
Nous avons donc fait le choix de prendre des Airbnb ou l’hôtel à Tortosa à chaque séjour. C’est un budget supplémentaire, c’est vrai, mais c’est le prix de notre efficacité. On ne peut pas être productif sur 2,8 hectares si on est en « mode galère » toute la nuit. On a besoin de récupérer pour recommencer dès le lendemain. C’est un investissement que nous assumons pleinement : nous savons qu’à terme, une fois la maison rénovée et la production stabilisée, ces coûts s’effaceront. Pour l’instant, c’est la condition sine qua non pour ne pas s’épuiser et garder le plaisir de travailler notre terre.
Pourquoi on continue ?
Le plus difficile dans tout ça ? Ce n’est pas la route, ce n’est pas le mur effondré, ni même le vol des caroubes. Le plus dur, c’est de remonter dans la voiture pour rentrer en France. Notre vision est claire : transformer ce projet hybride en une vie à 100 % sur place. Nous imaginons déjà nos petits logements en location pour partager ce coin de paradis, en plus de notre production d’huile.
Gérer à distance est une école de patience et de résilience. Mais quand on goûte enfin à notre huile, on sait pourquoi on fait ces 14 heures de route.
